Textes choisis

Au cours de sa carrière de journaliste et de conférencière, Ella Maillart écrira de nombreux articles et textes de conférence sur ses voyages, le sport et d’autres domaines qui la préoccupaient. D’autre part, dès son jeune âge, un grand nombre d’articles, d’hommages et d’interviews lui ont été consacrés. Ces documents, y inclus ses manuscrits, sont aujourd’hui déposés dans le Fonds Ella Maillart à la Bibliothèque de Genève. Sous cette rubrique du site vous trouverez des textes choisis parmi ces publications.

Paru dans le Journal de Genève, 18 juin 1926:


Impressions de voyage
Pérégrinations sur une île curieuse et pittoresque

 

Notre jeune compatriote, Mlle Ella Maillart, qui, l’année dernière, en compagnie de trois de ses amies, fit une croisière méditerranéenne à bord d’une petit voilier, le « Bonita », nous communique les extraits suivants de son journal de voyage:

 

Nous sommes venues en Crète pour étudier l’antique civilisation de l’île et nos fouilles ressuscitent des vestiges vieux de 40 siècles; mais malgré le charme de l’archéologie, c’est bien le temps présent qui m’intéresse particulièrement et qui me captive par ses contrastes chaque jour renouvelés.

Notre village moyenâgeux, Mallia, vit des heures uniques; pour la première fois une auto y apparaît, ayant réussi à suivre le sentier proche de la mer, et pour la première fois de leur vie les gosses voient des roues dans ce pays pierreux où les mulets étaient le seul moyen de transport.

Sous les caroubiers, les habitants du vieux village se rassemblent : les femmes pieds nus, en fichu noir, laissent leur amphore près du puits; les hommes bottés, en « vraka » bouffante, coiffés du petit turban noir, quittent leur verre de raki… Chacun pressent nettement le début d’une ère nouvelle.

Sacs au dos

Le samedi, sitôt les ouvriers payés, nous partons en course, nos sacs de montagne sur le dos. Nous quittons la mer et les oliviers pour suivre la route turque pavée; elle monte dans une vallée étroite après avoir enjambé une gorge sur le Pont du Diable. La chapelle Saint-Georges domine la vallée et lors des pèlerinages les campements nombreux couvrent les pentes rocheuses; je me souviens alors avec émotion d’un paysage du « chez nous » lointain : la chapelle de la Garde et le val d’Hérens.

Tandis que nous arrivons au village de Vrakassi dont les maisons de pierre sont tassées parmi les cultures en gradins, j’évoque toujours davantage le Haut-Valais. De même que chez nous, les troupeaux descendent au village l’hiver; les hommes sculptent le bois et font du fromage et du beurre de chèvre. Si Dzanakis nous offre des morceaux d’agneau cuits à la broche comme les aimait Ulysse, par contre sa soeur Heleni tisse et brode avec goût comme les Valaisannes.

Nous rendons aussi visite à Maria; tous les voisins réunis lui aident à casser les amendes de sa récolte et, quant à moi, je mange surtout les amendes en buvant du raki traditionnel ! Puis Dianinas nous offre des cafés turcs sur la place du village tandis que près de nous un vieux paysan distille du raki (eau-de-vie de marc), chauffe son alambic de terre cuite et surveille une cuve semblable en tous points aux « pithos » mis à jour par nos fouilles.

Hospitalité monastique

Pendant six heures, nous avons gravi les sentiers pierreux des vallées, nous enfonçant à l’intérieur de l’île; au soir, quoique très intimidées par les regards sauvages des moines, nous demandons l’hospitalité au monastère de Kera. Parmi ses jardins et ses cyprès le blanc monastère domine une vallée fermée au lointain horizon.

Le saint igoumène nous parle de l’hiver si rude dans la montagne; la neige atteint parfois 1 mètre 50 et coupe toute communication. Je me demande alors en moi-même si un homme viendra un jour leur apprendre à chausser de skis rapides ? Le repas du soir réunit quatre moines aux chignons serrés et quatre jeunes filles aux cheveux coupés ! La chose est si cocasse que nous en rions aux éclats; je pense même proposer la scène à tel revuiste des boulevards.

Le lendemain, nous atteignons un col aride où le vent règne toujours, faisant tourner les ailes de vingt-six moulins. Nul arbre ne pousse ici et les montagnes sont un éboulis de roches noires. Nous nous rapprochons du majestueux mont Dikté, et, après quelques heures de marche, nous visitons, à l’aide d’un cierge acheté au village de Psychro, l’antre célèbre où il y eut autrefois un culte de Zeus; ouverte au flanc de la montagne, impressionnante par ses hautes roches luisantes, la caverne livra aux archéologues de nombreux objets de culte.

Au retour, l’une de nous, épuisée par ces ascensions, reste au monastère. Dans le brouillard, nous dévalons vers Mallia, en vain retenues par un garde champêtre qui s’oppose à notre retour de nuit; nous obligeons notre guide de continuer, car demain matin nous devons être sur le chantier.

Au monastère, à peine notre camarade s’est-elle enfermée par mesure de prudence qu’un moine frappe à la porte en répétant deux fois le mot « afga » d’une voix caverneuse. Terrifiée, ne comprenant pas, notre amie ne fait que répondre: « Bien, bien ».  Mais le moine frappe avec tant d’autorité que la porte lui est enfin ouverte; il dépose alors timidement des oeufs sur la table… Inutile de dire que notre camarade riait encore de sa méprise vingt-quatre heures plus tard.

Paysans et citadins

A l extrémité de la plaine fertile de la Massera, dans l’ouest, près de la mer, existe un pays désertique; une fabrique d’huile se construit parmi quelques masures et chacun travaille avec ardeur à installer un magasin, un toit, un entrepôt, une route. Bientôt, paraît-il, Kokyno Pyrgo sera un village modèle avec terrains de tennis et de football.

Souvent le Crétois que l’on rencontre revient d’Alaska ou de New-York, et, tout heureux de parler anglais, il raconte ses souvenirs avec plaisir. Le Crétois est excellent tireur; de même que celle de nos anciens mercenaires, sa réputation s’étendait au loin et l’» Iliade » parle des archers crétois qui étaient très recherchés. Ils fabriquaient leur arc avec les deux cornes de l’» agrimi », chèvre sauvage spéciale à la Crète et dont la chèvre domestique serait issue. Actuellement, cette bête doit avoir disparu des pentes abruptes de l’Ida, mais notre bouquetin ressemble étonnamment à l’agrimi du musée d’Athènes.

A l’auberge tout le monde est jovial; on se traite mutuellement de « combari » (parrain) ; citadins et paysans se tutoient d’ailleurs dans cette île démocratique. Je remarque également qu’il faut laisser libre passage à de sonores renvois à la fin du repas, car c’est très bien porté. Mais mes observations sont interrompues par un coup de feu tiré dans le voisinage; peu après un patron de voilier arrive, l’arme à la main; dans la nuit, sur la plage battue par la mer de Libye, il vient d’avoir une explication avec son armateur qui ne le payait pas; il lui a tiré dessus pour en finir… Les recherches de nuit furent infructueuses; le lendemain nous partions pour Candie et nous ne sûmes jamais le sort de l’infortuné armateur.

 

Copyright Ella Maillart